Joyce : « Ça serait déjà un grand pas si cette génération ose s’exprimer sur le racisme et la discrimination »

25 Octobre 2021
Domaine d'action: Vie en société
Critère de discrimination: Racisme

En 2020, Joyce et son petit ami rentrent dans la librairie De Slegte à Louvain. Une femme les interpelle et les traite de « sales étrangers ». Joyce filme l’interpellation et sa vidéo devient rapidement virale. À la suite de cet événement, Joyce est allée en justice et a pu compter sur le soutien d’Unia. Elle vous raconte son histoire.

« J'espère que ce témoignage pourra inciter d'autres survivants du racisme et de la discrimination à s'exprimer et à porter plainte, s'ils se sentent en sécurité, bien sûr. »

« Le lundi 8 juin 2020, je me suis rendue à la librairie De Slegte à Louvain, après un examen. Quand mon ami et moi sommes arrivés au deuxième étage, une femme s’est immédiatement adressée à nous en nous disant que nous n’avions pas le droit de la prendre en photo. Comme nous venions d’arriver à l’étage et que nous ne l’avions même pas vue, ça paraissait difficile d’avoir voulu la prendre en photo. Mon ami lui a fait comprendre que ce n’était pas notre intention en montrant ses mains. Immédiatement, elle s’est tournée vers un homme qui se tenait près de nous. Tout s’est passé très vite, et nous ne savions pas si cette femme et cet homme se connaissaient. Lorsque l’homme a quitté la pièce, nous avons compris que la femme avait aussi accusé l’homme à tort.

Nous avons décidé de laisser la femme tranquille et nous sommes allés de l’autre côté de la pièce sans rien lui dire. Là, nous avons regardé quelques livres et ri entre nous – ce qui selon moi est normal entre amis et couples. La femme s’est apparemment sentie concernée, parce qu’elle s’est mise à crier : « Si c’est pour vous moquer de nous, vous feriez mieux de retourner dans votre pays. Sales étrangers. » Cette remarque, contrairement à la première confrontation, nous était personnellement destinée et était blessante. C’est pour cette raison que cette fois nous y avons répondu. La dame a continué à nous attaquer avec diverses accusations racistes, donc j’ai commencé à filmer, puisque nous étions dans un espace public et que j’avais le droit de filmer. J’ai pu capturer la majeure partie de la situation en vidéo, comme preuve, qui a été (de manière inattendue) partagée massivement sur les réseaux sociaux. »

« Si c’est pour vous moquer de nous, vous feriez mieux de retourner dans votre pays. Sales étrangers. »

Vidéo massivement partagée

« J’avais déjà entendu parler d’Unia, mais je ne savais pas si je pouvais m’adresser à eux dans ce cas. J’ai décidé de faire quelques recherches sur Internet pour me renseigner sur mes droits et sur ce qui pourrait se passer si je partageais la vidéo. Mais comme j’étais en pleine période d’examens et que je n’avais pas vraiment de temps à y consacrer, j’ai convenu avec mon frère qu’il la partagerait – puisqu’il avait un plus grand réseau que moi.

La diffusion de cette vidéo n’était pas motivée par la recherche d’attention ou de sympathie, mais par la volonté d’obtenir des informations sur cette femme. Je voulais connaître son nom pour pouvoir porter plainte contre elle personnellement et pas seulement contre une inconnue. Le lendemain, j’ai contacté Unia et d’autres organisations. Quand la vidéo est devenue virale et qu’elle a été mentionnée dans le journal et sur le site de VTM, j’ai à nouveau contacté Unia. J’ai été mise en contact avec Johan, et je suis très satisfaite de son aide dans cette affaire. »

Belge comme tous les autres Belges

« Nous attendons le jugement pour le 25 octobre. Pour moi, c’est une sorte de reconnaissance du racisme qui existe dans notre société et je vois cela comme un rappel de la loi contre le racisme qui doit être respectée au même titre que les autres lois. En raison de l'histoire de la colonisation et des migrations, il est difficile aujourd'hui de parler d'une définition spécifique du "Belge" ou d'essayer de décrire les Belges par leur apparence. Mon ami et moi sommes tout aussi belges que les "autres Belges". Pourquoi devons-nous toujours justifier que nous sommes vraiment belges ?

« Mon ami et moi sommes tout aussi belges que les "autres Belges". Pourquoi devons-nous toujours justifier que nous sommes vraiment belges ? »

Dès que j’ai dit à la femme que nous étions tous les deux belges, elle s’est tournée vers moi. Elle a immédiatement dit « est-ce que je parle chinois ? », ce qui m’a paru personnellement très dénigrant. J’ai été adoptée en Chine, le néerlandais est ma première langue. Il est blessant de devoir sans cesse justifier pourquoi vous parlez un (bon) néerlandais. En plus, pour de nombreux adoptés, il est douloureux d'entendre qu'ils doivent retourner dans « leur propre pays », car beaucoup d'entre nous ne peuvent tout simplement pas y retourner et n'ont jamais choisi d'être déplacés, dans mon cas en Belgique.

« Il est blessant de devoir sans cesse justifier pourquoi vous parlez un bon néerlandais. »

Le fait que cette femme prononce le mot « chinois » avec une connotation négative est insultant pour moi. Je ne lui ai jamais parlé de mon origine ethnique. Elle a vu une personne asiatique et lui colle immédiatement l’étiquette « chinoise ». Je pourrais tout aussi bien être vietnamienne ou thaïlandaise, mais cette idée que « tous les Asiatiques sont chinois » a malheureusement été normalisée. Ce type de généralisation, motivée par des rapports de force à l'égard des Chinois et Asiatiques est née de l'histoire coloniale et/ou migratoire de groupes de population et se manifeste aujourd'hui encore par la sinophobie/asiaphobie. C'est pourquoi la reconnaissance est un facteur important pour moi dans cette affaire.

J'ai aussi souffert d'entendre certains membres de ma famille et certains amis me dire que je ne devais pas trop m'énerver à propos de cet événement et que c'était simplement dû à cette femme et à ses problèmes psychologiques. »

Le racisme en tant que problème structurel

« Le racisme est un phénomène structurel, et nous devons examiner les mécanismes au sein de la société à un niveau structurel et pas seulement quelques individus qui font des déclarations racistes ou affichent des comportements racistes. Je comprends que le racisme ne peut être résolu en quelques générations, mais cela pourrait signifier beaucoup si cette génération ose parler du racisme et de la discrimination. Les mouvements #BlackLivesMatters et #StopAsianHate ont eu un impact sur la conscience internationale. J'espère que ce témoignage pourra inciter d'autres survivants du racisme et de la discrimination à s'exprimer et à porter plainte, s'ils se sentent en sécurité, bien sûr. »

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